LETTRE DE BALTHAZAR (39)
De Bodkin Creek(Chesapeake, MD) à New York
du Samedi 20 Août 2011 au Dimanche 27 Août 2011
2,5 nœuds, 3 nœuds, 3,5 nœuds. La tête de Hugues (14 ans) disparaît progressivement sous la vague que repoussent son corps et sa tête. Mais Hugues ne lâche pas prise. A 4,5 nœuds il finit dans les hourras par lâcher à demi asphyxié l’extrémité du bout flottant qui le tracte derrière BALTHAZAR. Un homme à la mer ! que nous allons vite récupérer avec le bout flottant en décrivant un cercle autour de lui. Il était très motivé car je lui avais expliqué que son père, alors plus jeune que lui, n’avait guère dépassé trois nœuds en Corse. Peu après Christophe atteint 5 ,5 nœuds, facile dit-il, mais après être habilement passé sur le dos. L’honneur et l’autorité du père sont saufs. Ensuite les six Toulousains se retrouvent tractés dans l’eau, plus en douceur, Grégoire atteignant brillamment 3,5 nœuds quand même, Côme et Laure (avec leurs gilets) fiers d’avoir atteint 2,9 nœuds.
Ces jeux nautiques se déroulent dans un joli coin (Back creek) de la Sassafras River peu après l’appareillage ce Dimanche 21 Août du mouillage bucolique (par 39°22’N et 75°57’W) où nous avons passé la nuit devant la plantation de tabac « Mount Harmon Plantation ».
Sassafras est une des plus jolies rivières sur la côte Est du haut de la Chesapeake Bay. De splendides frondaisons de chênes et de sassafras entourent des villas cossues bâties au milieu de superbes greens. Seuls les vrombissements graves des cigarettes et autres engins aux moteurs monstrueux viennent troubler par moments le calme avant que le soleil se couche. Ah ! les yankees barbares !
Nous cherchons vainement dans les branches de sassafras notre fameux Michel Simon qui joua en solo cette pièce de théâtre où il révélait en même temps que sa laideur toute sa sensibilité et tout son art, nous laissant ainsi un souvenir lointain mais fort.
Comme nous le savons tous le Sassafras est un bel arbre d’Amérique du Nord dont le bois est utilisé en ébénisterie et dont les feuilles sont employées comme condiment.
Lundi 15 Août au soir Anne-Marie et moi avions retrouvé avec plaisir BALTHAZAR caréné de frais dans la marina de la Bodkin Creek, perdue dans la forêt, à une demi-heure de voiture de Baltimore. Dîner dans le Cheschire Crab Restaurant, qui surplombe la marina, attablés au bar, entourés d’américains et américaines aux rires tonitruants puis dodo, Balthazar perché sur son ber.
Mardi, bricolages, ménage et rangements, piscine puis remise à l’eau en fin d’après midi après avoir hissé très haut BALTHAZAR sur le gros travelift de 100 tonnes flambant neuf qui le transporte, pour pouvoir passer l’antifouling sur la dérive abaissée (on n’arrive pas cependant à l’abaisser complètement car il faudrait lui donner 3,60m sous la ligne de flottaison). Mercredi courses en taxi et ballade à Annapolis, jolie ville ancienne du 18ième siècle bâtie dans les méandres de la Severn River et haut lieu du nautisme américain.
L’essai du nouveau radar Furuno monté récemment par Eastern Marine Electronics n’est pas concluant : l’antenne tourne à nouveau mais pas d’échos, le signal vidéo n’arrive pas à l’écran. Démontage de l’antenne pour la remplacer par une autre qui arrivera Vendredi, car il y a une erreur de standard !
Jeudi 18 arrivée de nos 6 toulousains très en forme. Le bateau s’anime fortement et devient rapidement un tripot, la Mamie ayant transmis ses gènes de joueuse à Christophe, Hugues, Grégoire, Côme et Laure. Tarots, Présidents crapettes.. se déroulent dans une chaude ambiance pendant qu’un orage violent accompagné de foudre, tonnerre et grêle s’abat sur la marina. Comme nous le dit Mimiche « Orage dehors, tripot à bord » ! Cette fois-ci j’ai prestement déconnecté les antennes du mât. Vendredi remontage du nouveau radar et pas plus d’échos ! Il va falloir changer le câble dans le mât qui a dû être endommagé lors du fameux coup de foudre de Rio Grande do Sul. Il parait que notamment les conducteurs vidéo sont très fins et fragiles. Espérons qu’il ne faudra pas changer aussi la carte vidéo de l’électronique de commande à la table à cartes. Trop tard pour le faire venir de la côte Ouest des Etats-Unis. Il est commandé et sera échangé à New York par un collègue d’Eastern Electronics qui est prévenu par téléphone. Je suis très mécontent de cette entreprise qui a eu deux mois pour faire le boulot et m’a attendu pour faire les essais, alors que je leur avais laissé les clés du bateau et les avais relancés deux fois entre temps au téléphone.
Samedi 20 appareillage après plein d’eau et de gasoil par beau temps. Navigation paisible dans Chesapeake pour aller mouiller et se baigner dans l’après midi dans la Sassafras river.
Mais reprenons le cours de notre navigation ce Dimanche 21. Après avoir quitté l’estuaire de cette rivière nous retrouvons la partie supérieure de Chesapeake Bay. Les berges, toujours très boisées se rapprochent et la bay se transforme progressivement en large cours d’eau agrémenté d’îles et creeks. Après avoir laissé l’Elk River à bâbord nous nous engageons dans le Chesapeake et Delaware Canal (C&D). Décidé par Benjamin Franklin et ouvert en 1829 il permettait de joindre les ports très actifs à l’époque de Philadelphie et Baltimore en raccourcissant le trajet de quelques 300 milles. Il est aujourd’hui un lien essentiel de la fameuse Intracoastal Waterway qui court de la Floride jusqu’à Manasquan, tout près de Sandy Hook et de l’entrée de New York. Aménagé pour faire passer les grands navires commerciaux les ponts et les passages des câbles électriques et autre pipeline autorise un tirant d’air de 130 à 140 pieds, soit une bonne marge pour le mât de BALTHAZAR qui réclame un tirant d’air minimum de 85 pieds. Nous arrivons après une navigation fluviale paisible dans une marina assez grande mais aux pontons un peu délabrés, au 2/3 du canal environ, au nom curieux de North Summit Marina (par 39°33’N et 75°42’W). Le seul problème est de bien choisir ses heures de passage car les marées différentielles entre la Chesapeake Bay et la Delaware Bay créent des courants alternatifs dans le canal dépassant deux nœuds. Autant avoir ces courants avec soi, ce qui a dicté le moment du coup de sifflet de fin des jeux nautiques, quelques heures auparavant.
Au grand désespoir de Côme (9 ans) qui enrage en considérant que la marche à pied ne sert à rien, nous partons explorer les sentiers d’un parc régional entourant de petits lacs. Moins de deux heures après nous revenons au point de départ (ce qui est bien d’après lui la démonstration que cela n’a servi à rien !) et tout l’équipage savoure l’apéro (coca pour les jeunes) dans le bar animé d’un restaurant dominant la marina, au son de country music ou chansons des Beatles dispensés par deux joueurs de guitare et d’harmonica.
Lundi 22, appareillage vers midi après baignade dans la piscine du restaurant. Sortie du canal dans la Delaware River au Sud de Philadelphie. Nous revoilà dans un grand estuaire que nous descendons en suivant d’assez près le chenal principal dragué pour les gros navires car les fonds, encombrés de bancs de sable baladeurs, remontent très vite dès que l’on s’en écarte.
Peu après avoir laissé sur bâbord la centrale nucléaire de Salem et sa petite fumée de vapeur d’eau s’étirant dans le ciel, nous quittons le chenal principal, dérive relevée pour nous approcher prudemment, au milieu de nombreux casiers à crabe, de l’embouchure de la Cohansey river.
Une longue bande vert clair de roseaux et d’ajoncs cache l’entrée de cette rivière qui déroule des méandres serrés ressemblant sur la carte aux ondulations d’un gros serpent. Voilà la marque verte qu’il faut bien laisser à bâbord pour éviter un banc de sable et qui marque l’entrée du premier méandre. Les fonds qui étaient d’environ 3m passent rapidement à 8 ou 10m car la rivière et les forts courants de marée creusent son lit étroit. Gare à bien passer à l’extérieur des virages, là où ça creuse, car l’intérieur des virages est ensablé. Nous nous trouvons maintenant entre des étendues de jolis roseaux et ajoncs, laissant apercevoir de temps à autre de petits chenaux d’un ou deux mètres de large. A environ deux milles de distance nous apercevons des futaies et la belle campagne du sud du New Jersey.
Voilà au détour d’un méandre la marina de Greenwich où nous accostons. Le guide nautique nous annonce un joli village du 18ième siècle. D’un air assuré le Grand Père invite l’équipage à franchir la zone technique de la marina pour aller visiter ce village réputé par ses constructions anciennes qui doit se trouver non loin derrière les frondaisons….Un kilomètre à pied, deux kilomètres à pied… Côme gronde et râle de plus en plus à la queue du peloton, mais un village wallou ! un gaillard manoeuvrant une grosse tondeuse tractée, surpris par notre question, nous indique vaguement la main street un bon mile plus loin sur une route bordée de très belles maisons colorées, fleuries et soignées, blotties sous les frondaisons au milieu de greens impeccables. Les drapeaux américains flottent un peu partout. Voilà enfin la route qui tient lieu de main street. En 1701 Greenwhich était un des trois ports d’entrée officiels du New Jersey. Les premiers pionniers fondateurs étaient des Quakers, des Baptistes, des Presbyterians et des Episcopalians, mélange très surprenant à une époque où la religion était le ciment de la plupart des communautés et où la tolérance n’était pas la vertu première de ces croyants. Sur la « main street » s’étirent tous les 50m sous les grands chênes des maisons de cette époque, indiquant la date de leur construction et le métier de leurs premiers occupants : postmaster, boatbuilder, crabber, oystermen, merchants… Elles sont superbement entretenues, peintes de couleurs parfois surprenantes, fleuries et ressemblent presque à des musées, ce qu’elles sont pour certaines. Des bougies électriques brillent devant la plupart des fenêtres. Une très belle et douce lumière de fin d’après midi, ayant déjà un parfum d’Automne, les met remarquablement en valeur par ce temps splendide et presque frais. D’énormes 4x4 pick up ou non sont garés à côté d’elles sous les feuillages, laissant la chaussée aux bords impeccablement tondus, déserte. Pas de place de village, pas de magasins, encore moins le bistrot promis. Une dame souriante accompagnée de sa petite fille indique à Christophe qui l’interroge qu’il n’y a pas de bistrot au village et que le plus proche est à la marina d’où nous venons, mais à cette heure-ci il doit être fermé ! Rage et désespoir absolu de Côme !!!!!!
Au coin de la route suivante qui nous ramènera à celle-ci une stèle en pierre grise entretenue impeccablement attire notre attention. Un panneau « National Historic Landmark » nous apprend que lorsque le Trésor britannique décida d’augmenter assez fortement les taxes sur les importations de thé amené par les vaisseaux de sa Majesté la révolte gronda à Boston, New York, Philadelphie et Annapolis. Un navire, le Greyhound, dont la destination était Philadelphie, fit relâche dans la baie Delaware à Greenwich pour éviter la colère des colons. Mal lui en a pris ! Le capitaine du navire y cacha sa cargaison de thé dans un bâtiment. Les habitants en brisèrent l’entrée, volèrent les ballots de thé et les brûlèrent, My God ! Quel symbole plus fort mettant en cause l’autorité britannique pouvaient-ils choisir que le thé des buveurs d’eau chaude ? Dans la foulée ces gaillards, dont la vingtaine de noms sont gravés sur la stèle, décidèrent de fonder le Tea Party qui joua un rôle très important dans le lancement de la Révolution et de la guerre d’Indépendance. Son nom est toujours utilisé aujourd’hui par la droite du Parti Républicain (plus à droite tu meurs) qui s’agite pour les prochaines élections. C’est en bonne partie à eux que les USA doivent d’avoir perdu récemment leur AAA par leur jusqu’auboutisme dans la partie de bras de fer engagée avec Obama concernant la négociation de l’extension de la monstrueuse dette américaine. A voir le nombre de drapeaux américains qui flottent partout ici gageons que le Tea Party y est toujours bien représenté.
Finalement un Ti’Punch dans le cockpit au soleil couchant sur une belle rivière entourée d’ajoncs vert tendre c’est pas si mal. Même Côme en convient qui se remet de ces quelques miles de marche au bord de routes de campagne avec un bon Coca.
Le lendemain soir nous trouve au mouillage dans la rade de Cape May Harbor, cap qui délimite au Nord, côté New Jersey, l’embouchure de la Delaware River, à une encâblure d’un centre des Coast Guards qui contrôle le secteur. Nous les voyons amener les couleurs au soleil couchant pendant que les petits enfants barbotent dans l’eau. Les nombreuses marinas de Cape May sont bourrées à craquer car il y a un Fishing Tournament. Chez les Américains un tel évènement est une affaire sérieuse. De très grosses vedettes (qui constituent l’essentiel des flottes que l’on rencontre dans les marinas), équipées de puissants moteurs de 500 à 1000 CV au total pour se rendre rapidement sur les lieux de pêche au gros qui se situent d’une vingtaine à une centaine de milles au large, rentrent maintenant à la queue leu leu. Bardées de cannes à pêche et de longues antennes qu’elles déploient latéralement comme les anciens thoniers à voile pour traîner de nombreuses lignes elles vont pêcher au gros, notamment le Marlin, superbe poisson aux couleurs bleues, pouvant atteindre quelques centaines de kilos et plus de trois mètres de long.
Le lendemain matin Mercredi 24 Août nous profitons de leur départ à la pêche pour obtenir pour quelques heures une place dans une marina et aller visiter cette station balnéaire historique de la côte Est. Michelle, américaine enjouée nous embarque tous les huit dans son gros courtesy van (de la marina). Petite ville riche, animée et soignée, de nombreuses maisons victoriennes soigneusement restaurées, colorées et fleuries semblent faire un concours de cartes postales. Un détail, les plages payantes, choque notre vision française selon laquelle le littoral est un bien public accessible à tous. Il est vrai qu’elles sont soigneusement nettoyées.
Avant d’embarquer nous allons rapidement manger dans un fastfood mexicain. Burritos et autres Tacos n’ont pas l’heur de plaire à la Mamie, ni aux plus jeunes. Ici on ne sert pas de bière. C’est le bide quoi. Pour se rattraper et faire avaler l’étape assez longue de l’après midi (43 milles dans l’Atlantique que nous avons rejoint) le Capitaine annonce un bon dîner au restaurant ce soir à Atlantic City.
Après une marche rapide l’après midi à la voile, au largue tout dessus (cela fait plaisir car nous avons fait essentiellement du moteur dans les baies intérieures et les canaux) nous franchissons le cordon littoral par l’Absecon Inlet avant la tombée de la nuit et trouvons une place à la Senator Frank Ferley State Marina (pas moinsse) d’Atlantic City. Un très bon et puissant orchestre de Jazz occupe le quai devant le building qui surplombe la Marina. Beaucoup de monde servi par de superbes pépés l’écoute, attablés à ce café à l’américaine. J’ai bien regardé le guide nautique car ce soir je ne dois pas me louper sur la qualité du restaurant. Coup de bol un restaurant recommandé occupe le sommet du building et nous offre, en même temps qu’une vue imprenable sur la capitale du jeu de la côte Est un excellent dîner. Un pâté au crabe tout à fait remarquable introduit des poissons ou Prime Ribs de première qualité et bien préparés, pas trop cuits pour une fois.
L’équipage apprécie ce dîner raffiné ainsi que la vue panoramique sur les buildings casinos aux étages surlignés de néons multicolores. Après le dîner un passage en passerelle nous fait brutalement pénétrer dans le monde du jeu, immenses salles occupées par des machines à sous diverses et variées ainsi que par des tables de jeux. Nous prenons rapidement la fuite d’autant plus vite que nos petits enfants médusés n’ont rien à faire là.
Jeudi 25 appareillage par très beau temps, légèrement brumeux. On commence à sérieusement parler de l’Hurricane Irene qui vient de toucher Nassau. Certains occupants des vedettes s’étonnent de nous voir appareiller pour le large avec cette menace. Mais ni le baromètre qui n’a pas encore amorcé sa descente, ni la houle , ni la prévision météo n'annoncent de vents forts imminents. Faisons du Nord pour nous éloigner d’Irene et trouver un abri sérieux à New York, Atlantic City comme Manasquan, seul abri au Nord à 57 milles vers lequel nous cinglons, ne sont que des abris très relatifs derrière un cordon de sable au ras de l’eau et je n’aimerai pas y subir là un Hurricane. 19h, voilà les digues resserrées du chenal dragué qui permet de franchir le cordon littoral, entrée rendue délicate par un courant traversier important et par les grosses vagues qui explosent sur les musoirs des digues.
L’eau s’aplatit dans une baie ensablée que nous traversons dérive presque complètement relevée en nous dirigeant vers un pont de chemin de fer à bascule qu’il nous faut franchir pour atteindre une marina. Il est normalement ouvert, sauf à l’approche et au passage de trains fréquents annoncés par un klaxon grave.
Demi tour toutes, le tablier ne monte pas à la verticale et la largeur entre les piles me parait bien étroite pour laisser passer les 85 pieds du mât de BALTHAZAR en se déportant à droite de l’extrémité menaçante du tablier dressée vers le ciel. Coup de bol, alors que nous cherchons un endroit dans la baie pour avoir le rayon d’évitage suffisant pour mouiller, un beau ketch sous pavillon américain d’une soixantaine de pieds entre dans la baie et nous double. C’est le premier voilier hauturier que nous rencontrons depuis la baie Delaware et il tombe à pic car il se dirige résolument plein pot vers le pont à bascule qui vient entre temps de laisser passer un train. Nous le hélons, marche arrière immédiate toujours à plein pot et demi tour pour nous approcher et nous aider, voilà un marin ! A notre question relative à la hauteur de notre mât le skipper nous dit qu’il n’y a pas de problème « all way through » et repart aussi sec. Nous le suivons prudemment et constatons qu’en serrant de près la pile de droite son mât, moins haut que celui de BALTHAZAR, passe environ deux mètres à droite de l’extrémité du tablier, peut être plus mais ce n’est pas facile à apprécier là haut. A nous d’y aller, attention à bien s’aligner malgré le courant fort, passage serré à droite à raser la pile, à la barre sous la capote je ne vois pas le sommet du mât mais Christophe m’assure que çà passe, de toute façon c’est trop tard pour faire demi tour. Ouf ! C’est passé et nous allons accoster à l’extérieur d’un ponton coulissant sur des gros poteaux verticaux en bois par 40°06’N et 74°03’W.
Manasquan est le mile zero de l’Intracoastal Waterway qui permet aux bateaux ayant un tirant d’air limité, ce qui n’est pas notre cas, de descendre jusqu’en Floride par des canaux, les vastes plans d’eau de la Delaware River et de Chesapeake Bay et des lagunes derrière le cordon littoral. Seul le passage de 25 milles de Manasquan à Sandy Hook commandant l’entrée de la lower Bay de New York est obligatoire par l’Océan. Ensuite les vedettes américaines continuent en eaux abritées par l’East River, Long Island puis le canal permettant de couper le Cape Cod. C’est donc pratiquement jusqu’à Boston qu’il est ainsi possible de remonter. Les Canadiens eux peuvent remonter jusqu’à Montréal par le canal et le lac Champlain.
Le matin un américain charmant habitant la jolie résidence qui borde la marina vient nous saluer et nous présenter son amitié en même temps qu’il s’enquiert d’un besoin de conseil ou d’aide éventuelle. Il nous explique qu’il était la semaine dernière en Provence qu’il a beaucoup appréciée. D’une manière générale d’ailleurs les américains rencontrés ont toujours été très amicaux et serviables à notre égard quand ils réalisent que nous sommes français en voyant le pavillon tricolore ou en parlant avec nous. Dans les marinas nous recevons beaucoup de compliments sur BALTHAZAR qui est pour certains « the most beautiful sailing boat of the bay ».
Appareillage ce Vendredi 26 Août par temps ensoleillé mais sans vent et mer d’huile. Les annonces sur l’arrivée prochaine du Hurricane Irene dans le New Jersey se multiplient mais le baro est toujours stable à 1012 HPa et la houle toujours absente, il est donc encore très loin ; les cartes météo indiquent que les vents forts mais sans excès (une quarantaine de nœuds) ne se manifesteront que dans la soirée de Samedi. Allons-y donc pour aller nous abriter correctement à New York, dans l’Hudson River à 40 milles au Nord. Passage plus détendu mais toujours aussi délicat du pont de chemin de fer à bascule après avoir attendu que le jusant diminue de force. Dès la sortie des digues les enfants réclament une traîne. A dérouler 20m de bout flottant et les canards sont rapidement dans l’eau.
Il est temps d’appeler le 79th Street Boat basin pour leur confirmer que nous arrivons en fin d’après midi comme prévu dans la réservation prépayée faite depuis Meudon.
La suite est exprimée dans le message ci-dessous que j’adresse à notre arrivée aux proches que les annonces radio et télévision commençaient à inquiéter :
« Bonjour à tous,
Merci de vos messages et de vos préoccupations concernant l'ouragan Irene.
Nous venons d'arriver à New York et sommes solidement attachés à un ponton
pourri.... mais sommes parfaitement à l'abri dans une marina (Liberty Harbor
Marina par 40°43’N et 74°03’W) blottie dans le Morris Canal du côté Jersey City de l'Hudson River, juste en face de Ground zéro. Nous avons eu ces jours derniers beau temps malgré un peu d'orages et de pluie hier. Arrivée émouvante sous le Verrazzano, au pied de la statue de la Liberté et devant Manhattan éclairé par une belle lumière de fin d'après midi. Le hurricane est annoncé de toutes parts depuis deux jours et les américains (des vedettes!) s'étonnaient que l'on appareille d'Atlantic City hier matin puis de Manasquan ce matin. Mais ni le baro, ni la houle, ni la prévi météo n'annonçaient de vents forts imminents (en fait pas avant demain soir dans le New Jersey). Et faire du Nord c'était s'éloigner de l'oeil. Ici toutes les marinas sont sur le pied de guerre, celle où nous avions réservé à la 79th Street, côté Manhattan nous a indiqué ce matin qu'ils évacuaient les bateaux et ne pouvait plus nous recevoir. Demerden Sie sich! 12 coups de téléphone et deux heures plus tard je trouvais enfin la dernière place pourrie de ce trou à cyclone entouré de buildings. Mais si les pieux en bois pètent Balthazar se couchera gentiment deux mètres plus loin dans la verdure. Donc cool! On était beaucoup plus exposés au détroit de Le Maire!
Grosses bises à tous. »
Parenthèse d’Hugues qui prend la suite du récit :
« Pour préparer l’arrivée d’Irene il fallut accrocher de nombreuses amarres à une grille en fer très solide, en effet le ponton en bois et les poutres pour accrocher le bateau étaient « merdiques » selon Grand-père. Puis les enfants du catamaran jaune BANANA en provenance d’Afrique du Sud (que BALTHAZAR avait rencontré à la fin Mai à Little Grand Cay au Nord des Bahamas NDLR) sont venus nous rendre visite ; alors que les discussions allaient bon train, la pluie étant déjà apparu le matin sous forme d’averses très brève de 5 à 10 min commença à tomber très fortement et continuellement en plus. Un signe que l’ouragan n’était pas loin. Nos amis retournèrent donc à leurs bateau puisque il fallait mieux rester cloîtrés à l’intérieur par peur de chute d’objet. Sous l’effet conjoint de la pluie torrentielle et de la marée, à 21h 00 heure locale, le niveau d’eau monta de 1m 50 tout de même. Vers 22H 15, les premiers éclairs se firent sentir. Heureusement, tout ceci n’entama pas l’optimisme de l’équipage qui s’adonnait à diverses activités comme les jeux de cartes (Whist, Tarot, Texas Hold’em) ou à la lecture. Je fis même un très beau dessous de plat à partir d’un cordage, tâche qui me prit quand même 2 bonnes heures. »
Hugues et Grégoire ont effectivement bien aidé leur Père et Grand Père dans ces préparatifs. Bien que l’on n’annonce pas de vents excédents en rafales 50 à 60 nœuds sur les côtes de New Jersey au voisinage de New York (davantage là d’où nous venons), l’expérience de l’ouragan subi au détroit de Le Maire en Janvier me pousse à considérer que ces prévisions sont très incertaines et pourraient être éventuellement dépassées. Bien que nous soyons dans un trou à cyclone presque parfait et que le vent à Manhattan sera forcément bien inférieur au vent sur la côte je prends Samedi matin 27 Août les précautions nécessaires : nous nous trouvons accostés côté tribord à un ponton pourri tenu par des pieux en bois encore plus pourris à quelques mètres de la limite Ouest de la marina et à une trentaine de mètres de la limite Nord de celle-ci, formant là un angle droit. Une très solide grille en fer en bon état fait le tour de la marina en la fermant de la route et du grand parking qui l’entoure dans notre angle. Sans aucune confiance dans la solidité des pieux en bois, qui plus est pas très hauts et que l’élévation inévitable du niveau de l’eau (effet de la dépression creuse combiné à la marée haute et au refoulement des eaux dans l’Hudson river par les vents forts d’Est attendus) pourraient bien submerger comme au port des Minimes à La Rochelle pendant la tempête Xinthia en laissant ensuite les pontons et leurs bateaux partir à la dérive en jouant aux autos tamponneuses, je décide de ne pas être lié à eux. Christophe, Hugues et Grégoire vont frapper à l’aide de lancers d’une bouline les 4 aussières flottantes de 100M de l’Antarctique, deux loin sur l’avant dans la direction Sud (elles sont frappées aux taquets arrière du bateau pour décoller l’avant du ponton, comme de très grandes gardes), une sur l’arrière direction Nord, une loin au Nord Est. Deux traversières complètent le dispositif pour tenir BALTHAZAR quand la rotation rapide des vents si, comme c’est prévu, l’œil passe très proche, donnera du vent d’Ouest. Seuls de très forts vents d’Est pourraient faire appuyer fortement l’avant du bateau sur le ponton, l’arrière étant avec la triangulation qu’il a été possible de faire pratiquement un point fixe. Bien que l’on soit très protégé de ce cas par l’écran d’un haut building je mets tous nos pare battages pour nous protéger du ponton pourri au cas où des tourbillons se développeraient.
Ces préparatifs faits nous pouvons profiter tranquillement, bien calfeutrés dans BALTHAZAR, de la famille et des jeux. La radio qui détaille (calmement il faut le souligner) en même temps que les dégâts et accidents causés par Irene en Caroline, Virginie et maintenant au Sud du New Jersey (nous entendons en particulier qu’Atlantic City et Manasquan que nous venons de quitter sont plongés dans l’obscurité par coupures de courant ; bloody Hell plus de clim !!!!!) les précautions à prendre par les particuliers et celles prises par les autorités New Yorkaises : Samedi après midi déjà tous les aéroports sont fermés, les transports en commun sont arrêtés, les musées, commerces et cinémas fermés dans Manhattan, les routes progressivement fermées en prévision de leur inondation possible ; en fin d’après midi le Georges Washington bridge est fermé. Instructions sont données aux habitants de New York de rester calfeutrés chez eux, toutes ces précautions prises sans trace de panique. New York est ce soir une ville close et morte. Seules les sirènes résonnent signalant les premières inondations.
Dimanche 28 Août. L’ouragan passe affaibli dans la nuit. Nous avons dormi comme des loirs et, me levant à dix heures, ce qui ne m’était pas arrivé depuis fort longtemps, je trouve le bateau silencieux. Je ne m’étais levé qu’une fois cette nuit pour constater que tout se passait comme prévu. Rafales n’excédant pas quarante nœuds, aussières parfaitement en place, modestes coups de roulis ; seuls les parkings voisins sont inondés et BALTHAZAR a rattrapé la hauteur des grilles à la marée haute. La pression est descendue quand même jusqu’à 965 HPa, ce qui est effectivement très bas et ce qui signifie que cela a dû souffler très dur sur les côtes et au large. A 10h30 le baro recommence à monter, indiquant l’éloignement de l’œil ; A treize heures elle est déjà remontée de 15 HPa.
Banana s’est fait peur car les poteaux auxquels il était resté attaché étaient presque submergés ! Il s’était aussi quand même, voyant nos préparatifs, également attaché aux grilles.
La radio annonce pour demain Lundi le retour du soleil et de New York à la vie quotidienne.
Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques.
Equipage de Balthazar : Jean-Pierre, Anne-Marie, Christophe, Aude, Hugues, Grégoire, Côme, Laure d’ALLEST.